Lors d’un échange sur la critique japonaise de manga sur un discord, j’évoquais l’importance des dôjinshi spécialisés dans ce domaine et on m’a proposé d’en faire une petite liste. Mais plus qu’une liste, je pense qu’il faudrait peut-être détailler un peu de quoi il s’agit, par qui ils sont écrits, et si oui ou non on peut faire confiance à leur contenu.

Kashihon Manga-shi Kenykû – 貸本マンガ史研究

Comme on le devine à son titre, celle-ci est spécialisée dans l’histoire du kashihon manga. Elle existe en deux versions. La première a été fondée par le cercle (ou l’association) Kashihon Manga-shi Kenkyû-kai (貸本マンガ史研究会) en 2000. 22 numéros ont été publiés jusqu’en 2011. Les 3 numéros que vous pouvez voir sur la photo en font partis. Quant à la deuxième, commencée à 2014, elle compte désormais 6 numéros (J’ai le numéro 5). Le dernier en date a été publié en juillet 2020, donc oui, ils sont encore actifs.

Le cercle dont je parlais plus tôt a été fondée en 1999 par 5 personnes : Jun Kajii, Hideyaki Miyake, Susumu Gondô, Kiyoshi Chida et Masakichi Miyake (la lecture du nom est très incertaine pour ce dernier). La plupart sont nés dans les années 1940-50 et ont été mangaka et/ou éditeurs durant leur jeunesse, dans le milieu du kashihon, mais aussi dans celui du manga alternatif, en particulier Garo.

Mais retenons surtout Jun Kajii et Susumu Gondô. A l’époque, ces derniers, avec Sadao Yamane et Junzô Ishiko, font dans la critique de kashihon, et ce depuis 1967. Ils fondent ensemble Manga Shugi (漫画主義), le premier cercle amateur de recherches et critiques en manga.
Mais ce n’est pas tout, car Susumu Gondô travaille aussi comme responsable d’auteurs pour le magazine Garo, et donc côtoyaient des personnalités comme Mizuki Shigeru, Shirato Sanpei, Yû Tsurita et Yoshiharu Tsuge. Les premières revues de Manga Shugi sont d’ailleurs consacrées à ce dernier auteur inclassable.
Par la suite, Jun Kajii et Susumu Gondô vont publier plusieurs livres sur l’histoire du kashihon manga, mais aussi sur le milieu de la critique, le tokiwasô, ou encore sur le manga pendant la guerre.
Donc ce qu’on peut comprendre ici à propos du cercle Kashihon Manga-shi Kenkyû-kai, c’est qu’il n’est pas dirigé par les premiers venus et que plusieurs d’entre eux (à défaut de trouver des infos sur les autres) ont déjà une très grande expérience dans l’édition de manga tout en connaissant en détail les fondements du kashihon manga et du magazine Garo. Donc on peut supposer sans aucun problème que les textes présents dans la revue éponyme devraient nous apporter de nombreuses informations utiles.

Utiles ? Alors, oui, mais à une certaine condition. Elles sont effectivement blindées d’informations sur des kashishon en particulier. Mais on ne pourra jamais vraiment les replacer dans leur contexte si on n’a pas des bases solides. Surtout en France où le kashihon est encore un univers à peine compris. Donc le mieux à faire avant de se diriger vers ces revues serait de se tourner vers Kashihon Manga Returns, un bouquin sur toute l’histoire de ce format, publié par le même cercle. Ils ont pensé à tout !

Maintenant je vous propose de plonger dans les entrailles d’une de ces revues. Je choisi le numéro 11 parce que j’aime beaucoup la SF et que j’ai lu le kashihon présenté en couverture. :p

Tout d’abord ce qu’on constate, comme souvent chez les écrivains japonais pour ce genre d’ouvrage, c’est l’écriture à la première personne. On explique rapidement au début comment tel ou tel bouquin a été trouvé et ce qu’on en pense au premier abord. (Un peu comme ce que je fais sur ce blog). Bref. Donc ce premier article est la première partie d’un tour d’horizon de la collection d’anthologies de science-fiction appelée X Sakusen. Elle aurait été publiée dans les années 1960 par l’éditeur Angel Bunkô. On y présente rapidement l’univers de la SF et son importance dans les magazines shônen, la place de Tezuka et l’influence d’Ishinomori, de Fujiko Fujio, et de Yoshihiro Tatsumi dans le trait des jeunes auteurs de l’époque. Etc, etc… On a au moins un petit contexte pour bien cerner la situation. Les 6 pages suivantes proposent une description très détaillée de chacun des trois volumes (un quatrième est évoqué, mais il n’a probablement jamais été publié), les titres des histoires courtes, les auteurs, et un petit descriptif du thème global de chaque bouquin.

Dans cet article, il est question du paysage de l’après-guerre dans le manga shôjo, et comment Shin’ichi Endô et Yoshiharu Tsuge le mette en scène. Les kashihon manga Kanashiki Kubi kazari (Endô, 1959) et Ai no shirabe (Tsuge, 1955) publiés par l’éditeur Wakaki Shobô sont utilisés comme exemple.

Une critique sur Kichigai tokei (Horloge folle?), une histoire courte de Yoshihiro Tatsumi publié en 1957 dans le deuxième numéro de la revue kashihon Machi. Dans l’histoire, un homme devient de plus en plus fou en entendant les claquements des roues d’un train contre les rails passant près de son appartement, ces derniers agissent comme le tic-tac d’une horloge. Le critique Kiyoshi Chida décrit ici la complexité de la psychologie humaine quand elle est poussée dans ses derniers retranchements et sa mise en scène grâce au coup de crayon habile de Yoshihiro Tatsumi.

Ici il serait question de la place des lectrices, dans le milieu du kashihon, toujours, avec comme exemple une collection d’anthologies d’histoires courtes humoristiques mettant en scène des filles au tempérament malicieux, en japonais : o-tenba (tomboy/garçon manqué). Class O-tenba Nikki (publié par l’éditeur Kinran-sha à partir de 1959) serait à mettre aux côtés de Sazae-san de Machiko Hasegawa, et de Kakkun Oyachichi de Yû Tsurita.

Une réponse à la critique de Hiroshi Mizoguchi sur la manière de représenter ce qui est vieux et ce qui est nouveau dans le manga. A vrai dire, je ne sais pas tellement ce qu’il en est. Le critique parle d’un échange avec ce Mizoguchi, et ils parlent du mangaka Taku Horie. Je n’ai pas creusé plus que ça.

Cinquième chapitre autour des auteur.es de kashihon manga. On y évoquerait la mise en page des couvertures.

Ce dernier article est une interview avec le gérant d’une ancienne librairie de kashihon, Luna Shobô, et la popularité de ces boutiques dans les années 1960.

Si cette revue vous intéresse, le site de Mandarake pourrait aider (mais c’est limité à quelques exemplaires), sinon en faisant appel à un pote au Japon, un qui n’a pas la flemme d’aller à la poste (donc pas moi, merci). Et si vous résidez au Japon, vous pouvez trouver des exemplaires dans les librairies Yumeno Shoten et Kudan Shobô dans le quartier de Jimbôchô, sinon à Mosakusha à Shinjuku (ce dernier est plutôt spécialisé dans l’édition indépendante et ne propose souvent que les dernières sorties).

Que savons-nous du développement de la science-fiction au Japon si on s’écarte un peu du cadre du manga et de l’animation ? Au départ, je partais pour développer un paragraphe ou deux sur le manga de SF en 1955, mais l’une de mes ressources m’a fait découvrir une nouvelle vague de traductions de romans de science-fiction occidentaux qui a précisément commencé cette année-là.

Le tour du monde en 80 jours (1ère édition japonaise), Jules Verne, 1872 fr, 1978 ja.

La première du genre avait eu lieu une dizaine d’années après la réouverture de Meiji, avec la traduction des romans de Jules Verne. Cette vague a permis d’aboutir aux premiers récits d’aventure scientifique (le genre SF s’appelait alors kagaku – science ou kagaku bôken – aventure scientifique) avec, entre autres, les publications de Kaitô Bôken Kidan: Kaitei Gunkan (et ses suites), par Shunrô Oshikawa. Il y a peut-être eu d’autres intérêts pour la science-fiction occidentale, mais je n’arrive pas encore à mettre le doigt dessus à l’heure qu’il est.

Sans parler des traductions, la vague SF qui précède celle de 1955~65 a eu lieu entre 1947 et 1949, années durant lesquelles on découvre les premières histoires de science-fiction de Osamu Tezuka, le célèbre e-monogatari Tokyo SOS avec les illustrations Shigeru Komatsuzaki, puis Sabaku no Maô par Tetsuji Fukushima, et enfin le renouveau d’Ôgon Bat en manga par Takao Nagamatsu. A cela s’ajoute une explosion de romans japonais que je n’arrive pas tellement à expliquer. L’une des raisons pourrait être le début de la publication de la revue Bôken Katsugeki Bunko (dans lequel était justement publié Tokyo SOS) qui re-popularise le roman illustré e-monogatari. Et surtout aussi la seconde guerre mondiale et son dénouement atomique inoubliable… Tous ces éléments ensemble provoquent le déclenchement d’un nouvel âge de la science-fiction, qui s’achèvera en 1954 avec une conclusion magistrale, quand un monstre géant apparaît dans la baie de Tokyo.

The Currents of Space, Isaac Asimov, 1952 en, 1955 jp.

Mais revenons au sujet principal de cet article. Que s’est-il donc passé dans le décors littéraire de science-fiction au Japon en 1955 ? Cette année-là, les romans Les courants de l’espace (Isaac Asimov, Yûsei Florina no higeki) et Les sables de Mars (Arthur C. Clarke, Kasei no suna) sont traduits et publiés dans la collection Sekai kûsô kagaku shôsetsu zenshû de l’éditeur Muromachi Shobô. Ces deux romans présentent pour la première fois de la science-fiction en tant que littérature pour adultes. Malheureusement, cette collection ne s’arrête qu’avec ces deux titres. Ce n’est qu’un petit détail, mais on constate quand même que les deux romans sont les deuxièmes tomes de leur saga respective. Les deux autres romans du cycle de l’Empire d’Asimov ne sont traduits que dans les années 1970. Toujours en 1955, bien que cela soit anecdotique, la nouvelle Les rats dans les murs de Lovecraft est publiée dans la revue Bungei. C’est la première traduction de ce maître de l’horreur et du fantastique. On avait déjà présenté Lovecraft en 1949 dans Hôseki, une revue dédiée au polar, mais le retentissement a été nettement moins important.

Rocket Ship Galileo, Robert Heinlein, 1951 en, 1957 jp.

Un an plus tard, c’est au tour d’une autre collection de romans : Shônen shôjo kagaku shôsetsu senshû, par l’éditeur Ishizumi, qui, comme son nom l’indique avec shônen shôjo, vise avant tout les jeunes. Les japonais découvrent ainsi Poul Anderson, Milton Lesser, Donald A. Wollheim, Richard Matheson, davantage d’Asimov et d’Arthur C. Clarke. En tout, ce sont 22 volumes publiés en l’espace d’un an et demi jusqu’en décembre 1956.

Malgré l’insuccès de la première collection, la deuxième arrive pour de bon à provoquer un nouvel engouement pour la science-fiction occidental. L’éditeur Kôdansha y voit à son tour un bon filon et entame la publication de sa collection : Shônen shôjo sekai kagaku bôken zenshû (35 publications jusqu’en février 1958). A partir de là et pendant une bonne dizaine d’années, les traductions ne s’arrêtent plus. Celles-ci sont autant appréciées par les garçons que par les filles. En parallèle, les revues Uchûjin (1957) et S-F Magazine (1959) commencent à faire parler d’elles et incitent à la fondation d’un premier mouvement de fans de science-fiction. Si Uchûjin s’intéresse déjà aux textes d’auteurs locaux, S-F Magazine ne publie au début que des nouvelles d’auteurs étrangers. Mais suite à un concours d’écriture, le public japonais fait peu à peu connaissance avec Sakyô Komatsu, Taku Mayumura, Toyota Aritsune, Kazumasa Hirai, Hoshi Shin’ichi, etc…

D’une certaine manière, tout comme la collection des romans d’Edogawa Ranpô avait largement influencé les mangas policiers, les collections des romans de science-fiction jouent ce  rôle sur le développement de la science-fiction japonaise de la fin des années 50 jusqu’à la fin des années 1970. Plusieurs auteurs, comme Sakyô Komatsu, vont mettre de plus en plus l’accent sur les théories scientifiques et/ou les descriptions pointues des outils employés pour résoudre les problèmes. D’une certaine manière, on pouvait déjà voir ça dans Godzilla ou même dans la conception d’Atom et de ses lois. Mais croyez le ou non, la Hard SF au Japon avant 1955 n’est toujours qu’anecdotique malgré ces deux mastodontes. Cette nouvelle vague va donc populariser davantage l’aspect science dure de la SF pour la faire définitivement perdurer. Elle se multiplie ensuite dans le shônen manga (Tezuka avouera d’ailleurs un penchant pour le style littéraire de Hoshi Shin’ichi), mais aussi dans le shôjo manga (voir prochain paragraphe), puis dans le cinéma et l’animation. D’ailleurs, on peut constater la présence de Toyota Aritsune et de Kazumasa Hirai qui travailleront beaucoup dans l’écriture des scénarios de Tetsuwan Atom et Eight Man. De plus, il y a fort à parier que la recherche de réalisme scientifique (ou plutôt des pirouettes scénaristiques qui tendent à le rendre crédible) aboutisse au développement de robots géants et à leur mécanique de plus en plus complexe. Mais bien entendu, entre-temps, les influences ont peut-être aussi été indirectes et/ou se sont probablement mêlées à d’autres influences plus lointaines.

Billion Days and Hundred Billion Nights, Hagio Moto, Ryû Mitsuse, 1977.

Un autre point qui me plaît beaucoup mais que je n’arrive pas à développer aussi bien que je l’espérais, c’est ce développement dans le shôjo manga des années 1970. Après la publication de They were eleven!, Hagio Moto est félicitée par Sakyô Komatsu et Ryû Mitsuse. Plus tard, elle adapte le roman Billion Days and Hundred Billion Nights (Hyakuoku no Hiru to Senoku no Yoru) de Ryû Mitsuse et participe, avec Keiko Takemiya, à l’adaptation des Andromeda Stories du même auteur. Elle publie également plusieurs histoires courtes dans S-F Magazine, remporte des prix Seiun, et prouve que les femmes peuvent tout aussi bien écrire de la science-fiction en explorant des thèmes très complexes, un coup de pied au nez des hommes qui refusaient d’y croire à cette époque.

Néanmoins, je dois m’arrêter ici pour les influences de la science-fiction étrangères des années 1950. Car je trouve que la science-fiction des années 80 tirent bien plus son influence des auteurs/illustrateurs publiés et évoqués dans les revues Heavy Metal (version américaine du célèbre Métal Hurlant français) et Starlog.

Mais avant de clore le sujet, je souhaite ajouter une chronologie des collections, tout en ajoutant des événements importants de la science-fiction japonaise afin de mieux cerner ce développement. Je précise qu’elle est très incomplète et probablement discutable. Je vous encourage également à cliquer sur les liens pour observer plus de couvertures.

Chronologie des collections de romans de science-fiction (+ quelques événements importants)

1954 (octobre) : Godzilla pose à jamais son empreinte dans le cinéma et la science-fiction japonaise.

1954 (décembre) : Début de la publication de Seiun, première revue spécialisée dans la science-fiction. Un seul et unique numéro a été publié, mais c’est lui qui donne son nom au fameux prix Seiun.


1955
– Collection Sekai kûsô kagaku shôsetsu zenshû (2 publications)

1955 – Collection Shônen shôjo kagaku shôsetsu senshû (22 publications jusqu’en décembre 1956)
https://smp.electriclady.xyz/garamon/archive/5501

1956 – Collection Shônen shôjo sekai kagaku bôken zenshû (35 publications jusqu’en février 1958). Les couvertures sont toutes signées Shigeru Komatsuzaki. On constate quand même leur aspect infantile.
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirlkoudan01.htm


1957 : Début de la publication du magazine indépendant Uchûjin (Hoshi Shin’ichi, Taku Mayumura)


1957
– Collection Meisaku bôken zenshû (45 publications jusqu’en 1960)
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirlmeisakubouken.htm

1959 : Début de la publication du magazine S-F Magazine (la plupart des nouvelles sont d’origines étrangères dans ses premiers numéros)

1960 – Collection Shônen shôjo uchû kagaku bôken zenshû (24 publications jusqu’en 1963)
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirliwabg.htm


1961
– Collection Shônen shôjo sekai kagaku meisaku zenshû (20 publications jusqu’en 1962)
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirlkoudanzensyu.htm

1961 : Premier concours d’écriture pour le magazine S-F Magazine (Sakyô Komatsu, Toyota Aritsune, Taku Mayumura, Hirai Kazumasa sont nommés)

1962 (mai) : Meg-Con, première convention Nihon SF Taikai à Tokyo (Meguro)


1963 (janvier) : Diffusion des premiers épisodes de Tetsuwan Atom (Astroboy) à la télévision.

1963 (mars) : Fondation de Nihon SF Sakka Club, association des auteurs de science-fiction japonais.

1965 – Collection Sekai no kagaku meisaku (15 publications)
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirlkoudanmeisaku.htm


1966
– Collection SF sekai no meisaku (26 publications jusqu’en 1967)
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirliwasfmeisaku.htm

1967 – Collection SF Meisaku series (28/30 publications jusqu’en 1975. Selon la numérotation, 2 livres n’auraient jamais été publiés.) Les couvertures de cette collection sont mes préférées. Elles font nettement moins gamines que les précédentes. Allez, je vous en propose deux fois plus !
http://kopipa.html.xdomain.jp/boygirlkaisf.htm


1970 : Fondation du prix Seiun.

 

Le titre de cette nouvelle série d’articles fait référence à un dossier désormais célèbre du magazine Animage publié le 10 août 1981 : Miyazaki Hayao: Bôken to roman no sekai. Ecrit par Toshio Suzuki, il fait le point sur le travail du maître de l’animation, de ses débuts jusqu’à la sortie du Château de Cagliostro, avec notamment 12 pages sur la production de Mirai Shônen Conan, une petite interview de 4 pages sur ses débuts au studio Tôei jusqu’à Hols, prince du soleil, (petite car il y a énormément d’images), 7 pages sur son parcours entre les studio A Pro (Panda Kopanda, Lupin the Third), Zuiyô Eiga (Heidi, Marco, Conan et Anne) et enfin Telecom (Le château de Cagliostro). S’ensuivent plusieurs textes de Isao Takahata, Yasuo Ôtsuka et Yutaka Fujioka qui ne tarissent pas d’éloges à son encontre sur pas moins de 7 pages. En somme, il s’agit du dossier le plus complet (à cette époque) sur un jeune réalisateur qui a encore un grand avenir devant lui. Et cerise sur le gâteau, la toute première page du dossier publie aussi deux croquis tout droit sortis de nulle part, menant tous les amateurs du maître à se poser des questions. Ils viennent du projet de film Sengoku Majo que Miyazaki a proposé à Tokuma en juillet 1981.

J’ai auparavant fait le point sur le rôle de Toshio Suzuki aux premières heures d’Animage et son premier contact avec Takahata et Miyazaki en 1978. (à lire ici et ici). Mais cette fois, je vais résumer ce qu’il se trame de l’autre côté de la ligne avec le duo de réalisateurs jusqu’à cette proposition de film refusée.

Au moment du coup de téléphone, Miyazaki travaille à la fois sur Mirai Shônen Conan et Akage no An. Quant à Takahata, il est en même temps sur Akage no An et Gauche le violoncelliste. Autant dire qu’ils ne chôment pas.
Même si la diffusion de Conan a commencé en avril 1978, la production de l’animation de la série a commencé un peu plus tôt, autour d’octobre 1977. Au moment de la diffusion du premier épisode, seulement huit d’entre eux ont été produits. Comme Miyazaki a besoin de 10 à 15 jours pour produire un épisode, il a fini par demander de l’aide à Isao Takahata et à Keiji Hayakawa sur la réalisation des épisodes (Takahata officie comme co-directeur technique sur l’épisode 9 et 10, et Keiji Hayakawa sur les épisodes 11 à 26). Mais malgré cela, il y a des retards et la chaîne NHK ne peut diffuser les épisodes comme prévu à plusieurs reprises (j’ai d’ailleurs compté cinq non diffusion, mais il se pourrait qu’il y ait aussi d’autres raisons liées à la chaîne). Takahata travaillait déjà avec lui sur la production des storyboards (ep. 7, 9, 10, 13, 20). On résume comme on peut…

Quant à Takahata, il a entamé la réalisation des épisodes de Akage no An. A chaque fois qu’il travaillait sur une série (je pense à Heidi et Marco), il mettait plus ou moins en pause la production de Gauche le violoncelliste. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle la production (de l’animation) de ce film a duré cinq ans. Takahata a demandé à Miyazaki de l’aider sur la production des layouts de Akage no An. Et comme ce dernier lui avait demandé de l’aide sur Conan, c’était un moyen pour Miyazaki de lui rendre la pareille. Néanmoins, il y a eu un différent artistique entre les deux compères sur la manière d’interpréter et d’adapter les personnages de l’histoire. Dans son livre Ce à quoi je pense quand je produis mes films, Isao Takahata parle de cette histoire et de cette différence. Pour faire bref, Takahata adapte les personnages d’un point de vue réaliste en gardant leur mentalité à l’esprit, qu’ils soient ennuyeux ou non. Quant à Miyazaki, chaque personnage doit avoir son importance, quitte à trahir l’œuvre. Miyazaki en a fini par détester Anne. Il lâche l’affaire après 15 épisodes et décide de quitter le studio.

Bien sûr, il ne quitte pas non plus le studio sur un coup de tête. En fait, Yasuo Ôtsuka, qui travaille au studio Telecom Animation Film à ce moment-là, lui a passé un coup de téléphone pour lui parler d’un projet autour du célèbre gentleman cambrioleur, Lupin the Third. Donc quand Miyazaki part du studio Nippon Animation, c’est aussi pour filer jusqu’au studio Telecom Animation Film. Et c’est aussi là que toute une nouvelle aventure l’attend.

Ce jour-là je me baladais dans les rues des quartiers de Kôenji et d’Asagaya après être allé à Mandarake. Le temps était superbe comme on peut le juger au bleu du ciel sur les photos. Je ne me souviens pas si j’avais un but particulier, mais j’ai découvert un café très amusant mettant les chats à l’honneur.

Est-ce que je saute dessus pour le détruire, comme dans un jeu de plateforme ?
Mais on dirait que quelqu’un est déjà passé avant moi… :/

Nope, ce n’est pas ce café. D’ailleurs, ce n’est pas un café.
C’est mignon, mais en même temps un peu flippant quand je vois les marionnettes au fond…

Me voici désormais au parc Mabashi, un peu au nord de la gare de Kôenji. Il était pratiquement 13h. C’était plutôt calme, pas beaucoup de gens, j’en ai profité pour manger.

Asagaya !

On peut voir en face le shôtengai Perle Center.

Titres inconnus (~ 1963)
On sait que jusqu’en 1963, avant son entrée au studio Tôei Dôga, Miyazaki a soumis plusieurs mangas à des éditeurs. Malheureusement on n’a aucun titre ni aucune info particulière. On pourrait dire que cette ligne ne sert strictement à rien, mais je tiens à la garder, au cas où, des gens sont capables de retrouver des vieux films des années 1910, alors pourquoi pas ?
Buriki no Machi + Umi no ko Pazu (1959 ~ 1963)
ブリキの町 + 海の子パズー
Alors, je n’ai malheureusement aucune image à proposer, mais ce sont deux spectacles de marionnettes que Miyazaki a produit quand il était encore à l’université. L’information concernant Buriki no machi apparait dans un guide sur Majo no takkyûbin (Kiki, la petite sorcière) publié en 1989.
Manga Bokoboko Sensô (1964 ~ 1966)
マンガ・ボコボコ戦争
Yonkoma manga (manga en quatre cases) qui apparaissait dans le bulletin du syndicat des travailleurs du studio Tôei Dôga.
Nagagutsu wo haita neko (Le chat botté, Jan ~ Mars 1969)
長靴をはいた猫
Manga non signé en 12 chapitres publié dans l’édition du dimanche du journal Chûnichi Shinbun. Servait probablement à promouvoir le film mais les détails sont inconnus.
Sabaku no tami (Le peuple du désert, 12 Sept 1969 ~ 15 Mars 1970)
砂漠の民
Histoire illustrée (e-monogatari) en 26 chapitres publiée dans l’hebdomadaire Shûkan Shônen Shôjo Shinbun. Elle est signée Saburô Akitsu (秋津三朗, un pseudonyme de Miyazaki). La première moitié ressemble plus à un e-monogatari (une histoire illustrée, type de publication très populaire dans les shônen/shôjo magazine de l’époque), tandis que la seconde moitié ressemble à une bande dessinée.
Note perso : On retrouve des idées similaires à Nausicaä.
Dôbutsu Takarajima (L’île au trésor des animaux, Jan 1971 ~ Mars 1971)
どうぶつ宝島
Manga en 13 chapitres publié dans l’édition du dimanche du journal Tôkyô Shinbun. Non signé. Servait probablement à la promotion du film mais les détails sont inconnus.
Hassô kara film made (De l’idée au film, Mai 1979 ~ Juillet 1979)
発想からフィルムまで
Illustrations (image board) et commentaires de Miyazaki sur la production d’un film d’animation publiés dans le supplément Animation de la revue Gekkan E-hon.
Zoku – Hassô kara film made (De l’idée au film (suite), Juin 1980 ~ Juillet 1980)
続・発想からフィルムまで
Idem qu’au dessus, mais le supplément Animation est désormais une revue à part entière.
Boku no scrap (Mon dépotoir(?), Oct 1981 ~ Dec 1981)
ぼくのスクラップ
3 bulletins du fan-club du studio Tokyo Movie Shinsha dans lesquels Miyazaki a écrit et dessinés des essais sur les avions de guerre et les tanks. Quelques images ici et .
Kaze no tani no Nausicaa (Nausicaä de la vallée du vent (première partie), Fev 1982 ~ Oct 1982, puis Dec 1982 ~ Juin 1982)
風の谷のナウシカ(第1次連載)
Première salve de chapitres du manga de Nausicaä publiés dans le magazine Animage. Alors qu’il s’est vu refuser plusieurs projets de film d’animation par Tokuma Shoten (Rolf, Sengoku Majo, Hayao Senki, entre autres) quand il était encore au studio Telecom, Miyazaki accepte de publier un manga dans le magazine Animage (par le biais de Toshio Suzuki).
Note perso : A l’époque, réaliser un film d’animation à partir d’une histoire originale n’était pas acceptable. On lui disait qu’il fallait au moins un manga, populaire qui plus est. Néanmoins, en commençant Nausicaä, il partait du principe qu’il ne le réaliserait jamais en film d’animation. C’est sa popularité toujours croissante qui a finalement motivé Tokuma à le pousser à la tâche. Il a mis le manga en pause pendant un bon moment afin d’y parvenir. La suite du manga n’arrivera qu’en août 1984.
Dokusha no mina-san he (A tous mes lecteurs, Nov 1982)
読者のみなさんへ
Une illustration pour s’excuser de la mise en pause du manga Nausicaä parue dans le magazine Animage de Novembre 1982.
Boku no VSOP / Imôto he (Mon VSOP / A ma petite sœur, 20 Dec 1982)
僕のVSOP/妹へ
Boku no VSOP (Very Special One Poster) est un poster publié au début du livre Best Coupling Collection – Miyazaki Hayao-Ôtsuka Yasuo no Sekai. Imôto he est une histoire courte illustrée en 6 pages. Cliquez ici pour en voir quelques images.
Chûshô Kaiga (Art diffamant, 31 Dec 1982)
中傷絵画
Une illustration publiée dans la première édition de l’ouvrage Sakuga ase-mamire écrit par Yasuo Ôtsuka.
Ornithopter (1 Feb 1983)
オーニソプター
Illustration qui apparait en couverture du magazine Comic Box (avec un dossier spécial sur Nausicaä). On y voit une fille et un garçon ressemblant à Pazu et Sheeta en train de piloter un ornithoptère.
Cliquez ici pour voir quelques pages du magazine. Les mangas de Nagagutsu wa haita neko et de Dôbutsu takarajima (cités plus haut) sont également publiés dans ce numéro. Il semblerait que les chapitres de Sabaku no tami ont été republiés dans le Comic Box précédent.
Mononoke-hime (ver. 1980) / Ornithopter no densetsu (20 Mars 1983)
もののけ姫(1980年版)/ オーニソプターの伝説
Dans l’ouvrage Miyazaki Hayao Image Board-shû, outre les nombreux croquis préparatoires des séries et des films sur lesquels il a travaillé, on retrouve une première série de croquis de Princesse Mononoke (avec un monstre qui ressemble beaucoup à Totoro). A partir du milieu de ce même ouvrage et sur environ 4-5 pages, il y a une petite histoire sur l’aéronef appelé Ornithoptère. Plus loin encore, divers croquis sur des projets non concrétisés tel Sengoku Majo, Yara, Fifi Brindacier, les premiers croquis de Totoro, etc. Cliquez ici pour en voir quelques images.
Shuna no tabi (15 Juin 1983)
シュナの旅
Une histoire illustrée écrite et dessinée (à partir?) en novembre 1982 après son départ du studio Telecom. Influencée par la légende tibétaine : Inu ni natta ôji (Le prince transformé en chien).
Manga « Kaze no tani no Nausicaä » Dokusha no mina-sama he (Juillet 1983)
マンガ「風の谷のナウシカ」読者のみなさまへ
Une nouvelle illustration publiée dans Animage pour s’excuser de la pause du manga Kaze no tani no Nausicaä.
Futatabi Nausicaä no dokusha no mina-san he (Sept. 1983)
再びナウシカの読者のみなさんへ
Une nouvelle illustration publiée dans Animage pour s’excuser de la pause du manga Kaze no tani no Nausicaä.
Animation gamen shori ni tsuite (A propos du traitement des images, 31 Mars 1984)
アニメーション画面処理について
Un commentaire accompagné d’illustrations sur le traitement des dessins(?) durant la production du film Kaze no tani no Nausicaä publié dans le premier volume du storyboard.
Boku no Nibaraki (Ma 2CV, Juin 1984)
ぼくの2馬力
Quatres pages d’un essai accompagné d’illustration où Miyazaki parle de sa 2CV favorite. Publié dans le magazine Comic Box Vol.11 (mai-juin 1984). Cliquez ici pour voir les pages.
Kaze no tani no Nausicaa (Nausicaä de la vallée du vent (deuxième partie), Août 1984 ~ Février/Avril/Mai 1985
風の谷のナウシカ(第2次連載)
Reprise de la publication du manga Nausicäa. Il l’interrompt à nouveau quand il entreprend la production de Laputa.
Zassô Note (Notes de rêveries (première partie), Novembre 1984 ~ Mars 1985
雑想ノート(第1次連載)知られざる巨人の末弟/甲鉄の意気地/多砲塔の出番/農夫の眼/竜の甲鉄
Publication des cinq premières histoires courtes de Zassô Note dans le magazine Model Graphix : Shirarezaru kyojin no mattei, Kôtetsu no ikuji, Tahôtô no deban, Nôfu no me et Ryû no kôtetsu. Model Graphix est d’abord un magazine de modelisme qui propose aussi de nombreux articles sur l’histoire des machines de guerres (tank, avion etc.). Bien qu’étant pacifique, Miyazaki avoue une passion pour ces machines. Cet amour se retrouve dans la plupart de ses films, mais surtout dans Porco Rosso et Le vent se lève, mais aussi dans le nom du studio. Ces histoires courtes sont une manière pour lui de les remettre dans un contexte approprié.
Citroën 2CV ha 30-nen dai France-ki no matsuei na no de aru!! (La Citroën 2CV est la descendante des machines françaises des années 1930!!), Octobre 1985
シトロエン2CVは30年代フランス機の末裔なのである!!
Un essai illustré sur la voiture favorite de Miyazaki : La 2CV, où il explique qu’elle reflète l’idéologie graphique de l’aviation française des années 1930. Publié dans le magazine Model Graphix. Un extrait ici.
Zassô Note (Notes de rêveries (deuxième partie), Novembre 1986 ~ Mars 1987
雑想ノート(第2次連載)九州上空の重轟炸機/高射砲塔/Q・ship/安松丸物語
Deuxième salve d’histoires courtes publiées dans le magazine Model Graphix : Kyûshû jôkû no jûgôsakuki, Kôshahôtô, Q-ship et Anshômaru monogatari. Cette nouvelle série sera interrompue quand Miyazaki entamera la production de Mon Voisin Totoro. Vous pouvez lire plus d’informations sur ces histoires courtes sur le site Buta-Connection.

En cours d’écriture…

Source
1. http://www.ghibli-freak.net/miyazaki_hayao/works_other_than_animation.html

Au départ, je partais pour parler uniquement du manga Tetsujin 28 et de l’histoire de sa création avec les textes de Yokoyama dispo dans une édition publiée par Kôbunsha en 1996. Néanmoins, j’ai pensé qu’il serait plus intéressant d’aller un peu plus loin en évoquant aussi le début de son parcours de mangaka.

Né en 1934 dans l’arrondissement de Suma à Kôbé, Mitsuteru Yokoyama est rapidement déporté avec sa famille dans la préfecture de Tottori où il grandit horrifié par la seconde guerre mondiale comme beaucoup d’enfants de sa génération. À son retour, il est choqué par les paysages incendiés de sa ville natale, notamment par les Boeing B-29 qu’il perçoit comme les machines les plus destructrices de ce monde.


Au collège, Yokoyama découvre le manga Metropolis de Osamu Tezuka. Il en lisait d’autres bien avant, mais c’est véritablement avec Metropolis qu’il commence à caresser le rêve de devenir mangaka. Pour autant, ses débuts sont loin d’être aussi simples, car il sent qu’il n’est pas un grand dessinateur dans l’âme. Le temps libre pendant le collège et le lycée lui permet d’en profiter pour améliorer son tracé et de dessiner quelques strips, comme la série des Wakai-kun pour le journal de son bahut. On trouve également des planches d’une histoire courte intitulée Hatake no takara dans la rubrique Manga no kanzume d’un supplément du magazine Manga Shônen (Janvier 1951). Ou encore Dream Town, une autre histoire courte, de 11 pages cette fois, dans la revue Shônen Shôjo Bokura Club du mois de juin 1952. Mais il décide finalement d’aller travailler dans une banque en sortant du lycée.

Les débuts dans le milieu du kashihon manga (manga à louer)

À la banque, sa passion pour le dessin ne fait que grandir, mais il n’a pas assez de temps libre pour dessiner. Après quelques mois, il démissionne pour travailler comme dessinateur dans un studio de cinéma. Entre chaque mission, il se sert de son temps libre pour dessiner des scripts de manga qu’il envoie soit au magazine Tantei-oh (pour lequel on dénombre pas moins de 7 histoires courtes), ou bien à Tôkôdô, une maison d’édition de mangas à louer de Ôsaka. Et c’est en 1955 qu’il parvient enfin à ses débuts professionnels avec Otonashi no ken, une histoire de cape et d’épée (jidaigeki). S’ensuit d’autres histoires courtes pour cet éditeur, comme Shirayuki monogatari (une version policière de Blanche-Neige) et Maken Rekken. Il rencontre enfin le succès et obtient même des félicitations de Tezuka. De là, il décide de déménager à Tokyo où Tezuka l’invite au Tokiwasô pour dessiner quelques planches de Tetsuwan Atom. Il n’y reste pas longtemps, mais sa bibliographie indique qu’il a dessiné plusieurs histoires écrites pour Osamu Tezuka (Ôgon toshi, Kairyû hatsuden, Kamen no bôkenji). Je ne peux malheureusement pas dire où ces mangas ont été publiés.


Tetsujin 28 !

En 1956, la maison d’édition Kôbunsha l’appelle et lui propose de republier Shirayuki Monogatari dans un format de série pour le magazine Shôjo. (Je parle bien du magazine, et non de la cible éditoriale). À partir de là, sa vie bascule totalement. Kôbunsha lui propose ensuite de dessiner d’autres histoires publiées en supplément, et une nouvelle série. Cette fois, c’est pour le magazine Shônen, celui-là même qui publie Tetsuwan Atom de Tezuka. Il leur envoie un script d’une ancienne histoire courte de science-fiction refusée par Tôkôdô appelée Kôtetsu Ningen 28-gô, mettant en scène un robot géant détruisant tout sur son passage. Comme on peut le deviner, ce script est le prototype de Tetsujin 28-gô.

À l’origine, Tetsujin 28 n’a rien de la figure héroïque qu’on lui attribue aujourd’hui, ni la même forme, bien qu’il soit toujours le fruit d’expérimentations hasardeuses de chercheurs complètement fous. Pendant la guerre du Pacifique, une branche de l’armée impériale japonaise, l’organisation PX-dan, souhaite construire une arme de destruction massive à l’image d’un robot géant. 27 tentatives, mais aucun d’entre eux ne survivent aux essaies. Le 28ème arrive à se stabiliser mais perd tout contrôle et commence à raser chaque ville qu’il croise sur son chemin.
Inspiré par Frankenstein et le Boeing B-29, Tetsujin 28 est conçu comme un engin de mort qui ressemble au robot que l’on peut voir sur la couverture du supplément à gauche de ce texte. Selon Yokoyama, l’histoire aurait dû en finir avec la destruction de Tetsujin 28 par le jeune détective Shôtarô Kaneda. Mais lors d’une enquête du magazine Shônen, le manga a reçu un si excellent accueil et d’innombrables lettres de la part des fans qu’il a été difficile de le terminer comme prévu. Et si le robot n’était pas un ennemi ? Et si il était un gentil justicier de métal capable de voler dans le ciel ? A partir de ces mots, Yokoyama a pratiqué une pirouette scénaristique pour faire en sorte que Tetsujin 28 était en fait Tetsujin 27, dont on a faussé la destruction, et que le véritable Tetsujin 28 se trouve encore au fond de la base ennemie. (Ce qui étrangement incohérent, car il existe un autre Tetsujin 27 !) Après un combat de titan, Tetsujin 28 détruit Tetsujin 27. L’histoire semble prendre fin, mais Tetsujin 28 continue ses destructions. Fort heureusement, il existe une télécommande pour le contrôler et mettre fin à ses agissements. Tetsujin 28 n’est ni gentil ni méchant. Il est une arme qui agit en fonction des mains qui le pilotent. Même si Kaneda le contrôle et semble juste, il suffit de voler la télécommande pour que Tetsujin détruise à nouveau ce monde. C’est ce questionnement qui subsiste tout au long du manga et de chaque histoire. Et pour cela, la suite met en scène une multitude de mauvais personnages, surtout des savants fous (Dr. Franken Stein, Dr. Dragnet, Dr. Big Fire), et des méchants robots (Black Ox, Satan, Fire Mark II, Gilbert, etc.)Tetsujin 28 s’achève une dizaine d’années plus tard, en 1966. Entre 1953 et 1963, la télévision a eu le temps de se démocratiser au pays du soleil levant. Pour cette raison, le kashihon manga et le kamishibai ont peu à peu disparu, laissant place aux nombreux écrans, à leurs émissions de sport et aux premières séries en prises de vues réelles et d’animation. À l’instar de Tetsuwan Atom, Tetsujin 28 est d’abord adapté en séries live de science-fiction en 1960, puis en série d’animation à partir d’octobre 1963. Le manga comme les séries rencontrent un franc succès et place Yokoyama parmi les piliers de la culture manga au même titre que Tezuka et Shôtarô Ishinomori.


Plus de 60 ans après, Tetsujin 28 est désormais une figure emblématique de la culture populaire japonaise. On le considère comme le point de départ de l’immense histoire des robots géants, bien que celui du film Le roi et l’oiseau le précède de quelques années. Une statue a été installée dans le parc Wakamatsu à Kobé, et on en trouve parfois des plus petites aux entrées de boutiques de bonbon typique de l’ère Shôwa (les dagashi-ya). D’autres adaptations animées ont vu le jour, une nouvelle toutes les décennies depuis 1980. Pour ma part, j’ai une préférence pour la version à l’ambiance roman noir de 2004 réalisée par Yasuhiro Imagawa. Ce dernier est aussi le réalisateur de la série d’OVA Giant Robo, une autre création de Mitsuteru Yokoyama.

Je vais terminer cet article avec une petite anecdote. Je pense que beaucoup de fans d’Akira savent que le nom du héros, Shôtarô Kaneda, est inspiré de Tetsujin 28. Mais, quelle est l’origine de Shôtarô Kaneda dans Tetsujin 28 ?
En fait, Yokoyama était un fan de l’équipe de baseball Kokutetsu Swallows (actuelle Tokyo Yakult Swallows). Il y avait un joueur appelé Masaichi Kaneda, le célèbre lanceur de l’équipe. L’équipe n’était pas particulièrement forte, même l’une des plus désastreuses, mais Kaneda leur a rapporté la victoire a de très nombreuses reprises. Yokoyama dit qu’il était très fort dans une équipe très faible, tel un allié de la justice, c’est pourquoi il l’a beaucoup inspiré. Pour son héros dans Tetsujin 28, il gardé Kaneda et le premier kanji de son prénom, masa, qui se lit aussi shô (正). Tarô était seulement le prénom le plus commun des japonais à cette époque, ce qui permettait à n’importe quel enfant de se reconnaître.

Les biwa-hoshi, joueurs de luth ambulant, les yukar, poèmes du peuple aïnu, les setsuwa, anecdotes fictives et amusantes, ou encore les récits épiques du gunki monogatari. Quand on ajoute des images à ces traditions orales japonaises, on obtient le kamishibai, une création artistique déguisée en spectacle de rue à mi-chemin entre le théâtre et la bande-dessinée.

Si le kamishibai est apparu peu après 1925, il n’a été florissant qu’entre les années 1930 et 1950, et dénombre près de 25000 conteurs (les gaito kamishibai-ya). La raison d’un si grand nombre de conteurs est principalement dû au krash boursier de 1929. Celui-ci n’a pas seulement touché les Etats-Unis, mais de nombreux autres pays dans le monde, dont le Japon. Encore faible à cette époque, l’économie des pays asiatiques dépendent en grande partie des échanges commerciaux avec les pays occidentaux. C’est pourquoi augmenter les charges pour faire du profit parait être la solution idéale pour l’améliorer. Malheureusement, le krash boursier a fait sombrer le Japon dans sa plus grande dépression économique en plus d’une funeste politique de déflation à cause du Rikken Minseitô, le Parti Démocratique Constitutionnel.

Avec un marché du travail bouché et une production au ras du sol, les gens sont en colère et ils ont faim. Pour survivre, certains participent au développement du kashihon, que ce soit pour écrire des nouvelles ou dessiner de la BD. D’autres dessinent des histoires sur des grandes affiches cartonnées qu’ils mettent également en location. Les conteurs de kamishibai les louent pour trois fois rien et s’arment d’un cadre en bois monté sur une bicyclette pour aller raconter les exploits de multiples héros. Pendant cette opération, ils font défiler une vingtaine d’images, ils modifient leur voix et les expressions. Des marionnettes en papier étaient aussi chose courante. Les représentations commence avec le claquement d’un instrument de musique, le hyôshigi. Le son attire les enfants des environs qui s’amassent autour du conteur. Ils pouvent aussi acheter des bonbons et des gâteaux pour obtenir le privilège de se placer tout devant.

Parmi les illustrateurs les plus célèbres, Takeo Nagamatsu est le créateur du premier super-héros japonais : Ôgon Bat. En 1930, Nagamatsu n’a que 18 ans lorsqu’il collabore avec le scénariste Ichirô Suzuki pour créer ce personnage aux allures sinistres de squelette doré. Vêtu d’une cape en rouge et noir et armé d’un sceptre, Ôgon Bat est le défenseur de la justice venu d’Atlantis pour se battre contre le syndicat du crime mené d’une poigne de fer par le Dr. Erich Nazô. Le justicier apparaît d’abord sous la forme d’une chauve-souris, puis il prend la forme d’un squelette tout en riant d’un air démoniaque. Ôgon Bat devient rapidement et extrêmement populaire auprès des jeunes garçons, avec près d’une histoire par jour racontées entre 1931 et 1933.

N’ayant pas de droit, l’histoire et son héros ont été récupérés par de nombreux auteurs. Réadaptée en kamishibai par Kôji Kata à partir de 1932. Adaptées en manga par Osamu Tezuka en 1947, en film par le réalisateur Sonny Chiba en 1966, puis en série d’animation par le studio TCJ en 1967. Takeo Nagamatsu se réapproprie le personnage pour une série de livres illustrés entre 1946 et 1958, comptant 11 histoires publiées dans divers magazines de prépublication tels Shônen Book et Shônen Club.

Avec l’arrivée de la télévision au Japon en 1953, les enfants délaissent peu à peu les spectacles de rue pour les retransmissions sportives, les émissions de variété et les séries de science-fiction, le nez plaqué contre les vitrines.

Vous pouvez découvrir bien plus de détails sur le kamishibai et ses héros en lisant l’ouvrage Manga Kamishibai – Du théâtre papier à la BD japonaise de l’américain Eric P. Nash.

Sources
http://homepage3.nifty.com/kaihokei/Emonogatari.htm
http://ogonbatter.web.fc2.com/list.html
http://delphiessential.comicgenesis.com/Essay.htm
http://www.grips.ac.jp/teacher/oono/hp/lecture_J/lec09.htm
http://www.sf-encyclopedia.com/entry/kamishibai
http://www.waseda.jp/prj-m20th/yamamoto/profile/books/book00_10/content.htm
http://www.timsheppard.co.uk/story/dir/traditions/asiamiddleeast.html

J’ai publié cet article voila bien longtemps (vers 2014 ou 2015, je crois) sur mon ancien blog. J’ai retouché un peu, sans plus, la plupart des images ont disparues entre temps.

Voici la deuxième partie de mon article sur le rôle de Toshio Suzuki aux premières heures du magazine Animage. Cette fois, j’évoque le premier contact qu’il a obtenu avec Isao Takahata et Hayao Miyazaki pour préparer un dossier sur Hols, le prince du soleil. N’hésitez pas à relire l’article précédent si nécessaire en cliquant… sur cette phrase

© Hayao Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent, Tokuma Shoten Toshio Suzuki et le magazine Anima

Un premier contact avec Isao Takahata et Hayao Miyazaki

A Terebi Land, Toshio Suzuki s’occupe principalement de la partie manga. Et son refus vient du fait qu’il n’y connait absolument rien à l’animation (oui, on parle bien d’un des futurs plus grands producteurs de film d’animation du Japon !). Mais cela n’arrête pas Hideo Ogata pour autant. Ce dernier lui explique qu’il souhaite monter un magazine pour enfants intelligents, donc avec des articles plus fournis qu’à Terebi Land, que son fils aime les séries d’animation, et en particulier Yamato, qu’il sera en charge d’à peu près tout (même si il n’est pas rédacteur en chef au début), et qu’il peut le présenter à plusieurs amatrices d’animation pour en apprendre davantage sur ce type de média. Finalement, Suzuki accepte. Mais, ironie du sort, il n’a que trois semaines pour boucler un premier jet du magazine ! Sans perdre de temps, il part à la rencontre des femmes qui se révèlent être des amatrices éclairées. Celles-ci lui parlent d’Astroboy et de Hols, prince du soleil avec nombre de détails, et qu’elles se rendent souvent à la rencontre des créateurs de leurs personnages favoris. C’est d’ailleurs ces dernières qui incitent Suzuki à se pencher sur le film d’Isao Takahata. Et il décide d’en faire l’objet d’un de ses premiers dossiers pour le premier numéro d’Animage.

Mais comment faire ? Car même si il devine qu’il peut récupérer des informations et des images auprès du studio Tôei Dôga, il ne peut pas interviewer les personnages comme on peut le faire pour un film en prises de vues réelles.
De fil en aiguille, Suzuki finit par téléphoner à Isao Takahata. Mais bien que ce dernier soit le réalisateur de Hols, il l’invite à en discuter avec Miyazaki.

« J’ai entendu votre conversation. C’est moi qui ferais l’interview. Mais en échange, j’aimerais obtenir seize pages au lieu de huit. Pour vous parler de ce film, je dois évoquer en détail nos activités syndicales, sinon je ne pourrais pas transmettre tout ce que j’ai à dire. » (Hayao Miyazaki, Ghibli no kyôkasho 1 Kaze no tani no Nausicaä, p.47.)

Malheureusement, la requête de Miyazaki est hors de portée pour Suzuki. Ce premier contact est un véritable échec. Il se résigne et décide de récupérer des commentaires auprès de trois comédiens de doublage. Néanmoins, après une heure de discussion, la manière de parler de Miyazaki, d’évoquer les choses, tout cela l’intrigue. De plus, quand il assiste à une projection de Hols, il découvre à sa grande surprise que même si l’histoire se passe dans les pays scandinaves, le fond et les propos lui rappelle ce qu’il s’est passé au Vietnam. Mais finalement, le premier dossier Anime Encore du tout premier Animage ne s’en tient qu’à un résumé illustré du film, quelques lignes de commentaires et plusieurs croquis originaux.

Durant les premières semaines, le magazine s’écoule à 70000 exemplaires, avant de grimper très rapidement à 250000. Un tel chiffre permet à Animage de ne plus être qu’un supplément de Terebi Land, mais un magazine à part entière, et ce dès son troisième numéro.

Voila, vous en savez désormais à peu plus sur Toshio Suzuki avant qu’il ne devienne le fameux producteur du studio Ghibli, mais aussi comment le magazine Animage a été créé. Bien sûr, jusqu’aux premières idées de Nausicaä, bien des choses se passent. Comme la première rencontre entre Suzuki et les deux compères, les liens qui se créent entre eux, et leur implication de plus en plus importante dans le magazine Animage. Mais comme tout cela se rapporte à la production de Kié la petite peste et du Château de Cagliostro, je n’en parlerai pas dans cette série d’articles. Ce qui nous intéresse ici est Nausicaä, mais le chemin à parcourir est encore semé d’embûches.

Dans l’épisode précédent : Nausicaä : Toshio Suzuki et le magazine Animage (1)

Merci d’avoir lu ! Si vous souhaitez commenter, des questions, remarques, « OMG, les fautes d’ortho ! », n’hésitez pas à m’en parler sur Facebook : https://www.facebook.com/limitedanimation. 🙂

Bibliographie

  1. ジブリの教科書1 風の谷のナウシカ (Ghibli no kyôkasho 1 Kaze no tani no Nausicaä), Bunshun Ghibli Bunko, 10 avril 2013, 319p.
  2. アニメアンコール (Anime Encore (Animage #1)), Toshio SUZUKI, Tokuma Shoten, 1978.
  3. あの旗を撃て!「アニメージュ」血風録 (Ano hata wo ute! Animage keppuroku), Hideo OGATA, Oakla Shuppan, 2004.
  4. Dans le Studio Ghibli – Travailler en s’amusant, Toshio SUZUKI, Kana, 20 octobre 2011, 226p.

La couverture d’Animage est © Tokuma Shoten. L’affiche de Hols est © Tôei Dôga.

Ôten Shimokawa (ou Hekoten. Son vrai prénom est Sadanori) est un mangaka et réalisateur de film d’animation. A ce titre, il est aussi considéré comme étant le premier réalisateur de film d’animation du Japon (dans sa forme la plus moderne, donc sans parler de la proto-animation, sinon on remonte beaucoup plus loin) et l’un des trois pionniers du medium avec Jun’ichi Kôchi et Seitarô Kitayama.

Jeunesse et début dans le milieu du manga

Shimokawa est né le 2 mai 1892 à Miyakojima dans la préfecture d’Okinawa. Son père faisait parti de la première génération des proviseurs des écoles primaires du pays et travaillait à celle de la ville d’Hirara. Malheureusement, ce dernier décède en 1896, Shimokawa n’a que 4 ans. Il déménage avec sa mère dans la demeure de sa famille maternelle à Kagoshima. En 1900, son oncle qui travaille à l’armée à Tokyo décide de le prendre en charge.

En mars 1906, alors âgé de 13 ans, Shimokawa obtient son diplôme de l’école primaire de Kôjimachi et devient l’apprenti du mangaka Rakuten Kitazawa (celui là-même qui donne au manga son sens le plus moderne) en tombant sur une publicité de recrutement pour la revue Tokyo Puck. Au début Kitazawa lui fournit un toit en échange de travaux domestiques. C’est à ce moment-là qu’il commence à utiliser le pseudonyme Ôten. En 1907, sur la recommandation de Kitazawa, Shimokawa entre à l’institut d’Aoshima, mais il abandonne un an plus tard. Kitazawa l’excommunie. Pour autant, Shimokawa continue d’étudier le manga, tout seul, tout en travaillant au Ministère de l’Armée.

Imokawa Mukuzô, Ôten Shimokawa, Tokyo Puck 11 N°22, 1915.

En 1912, Rakuten Kitazawa délaisse la revue Tokyo Puck et fonde l’entreprise Rakuten Puck. A ce moment-là, il reçoit une lettre de Shimokawa. « Ce que je suis maintenant n’est pas ce que j’étais autrefois. ». En lisant cette lettre, Kitazawa lui propose de revenir. Il devient alors un employé de l’entreprise, mais aussi un mangaka à titre professionnel où il entame une carrière dans plusieurs revues, dont Tokyo Puck. C’est d’ailleurs dans cette revue qu’il publie une série de bande dessinée mettant en scène le personnage Imokawa Mukuzô. Un personnage qu’il réutilise plus tard dans plusieurs films. En 1916, il publie l’ouvrage Ponchi Shôzô à la maison d’édition Shojo Shuppan. Il est approché par une vingtaine de mangakas pour y participer, à commencer par Kitazawa, puis les célèbres Ippei Okamoto et Jun’ichi Kôchi. Cette même année, il se marie avec Tamako, sa première femme.

Un pionnier de l’animation japonaise

En 1916, un employé du studio de cinéma Tenkatsu demande à l’entreprise Rakuten Puck qu’on lui présente une personne suffisamment talentueuse pour produire un film d’animation. Et après des discussions, c’est Ôten Shimokawa qui est recommandé. Bien entendu, il accepte ce travail avec enthousiasme et signe un contrat avec le studio en échange d’un salaire mensuel de 50 yens (+ une commission).

Comme il n’a pas assez de matériel, Shimokawa commence à étudier l’animation. Il faut savoir qu’à la même époque, son ancien collègue, Jun’ichi Kôchi, a été engagé par le studio Kobayashi Shôkai, tandis que Seitarô Kitayama travaille pour le studio Nikkatsu (depuis déjà 1 ou 2 ans).

On ne connait pas tellement les détails des péripéties de cette époque, mais c’est finalement Ôten Shimokawa qui gagne la course à la production d’animation avec un premier film intitulé Dekobô Shingachô Imosuke Shishigari no maki (Imosuke le chasseur). Il est diffusé pour la première fois en salle en janvier 1917. On a souvent raconté que le premier film d’animation a été Dekobô Shingachô Imokawa Mukuzô Genkanban no Maki (Mukuzô Imokawa, le concierge, avril 1917), mais selon Frederick S. Litten, et un texte présent dans la revue Kinema Record du mois de mai 1917, Genkanban no Maki est en réalité le troisième film de Shimokawa, à une exception près. Le film Dekobô Shingachô Meian no Shippai (L’échec de la bonne idée), qui a été diffusé en février, est en fait le film intitulé Imosuke Shishigari qui a été renommé à l’occasion de sa diffusion le 1er février 1917 dans la salle de cinéma Asakusa Kinema Kurabu. Cette information apparaît dans la revue Katsudô Shashin Zasshi du mois de mars 1917. Des récentes recherches dans la plupart des anciennes revues de cinéma datant de cette époque, comme Kinema Record et Kinema Kurabu, ont permis de remettre de l’ordre dans la chronologie de l’animation (voir la filmographie de Shimokawa plus bas). Mais il se pourrait bien que d’autres titres apparaissent. Il faut savoir aussi que le grand tremblement de terre de Kantô en 1923 et les bombardements de la seconde guerre mondiale ont probablement détruits des dizaines de films et des revues. Dans cette situation, une filmographie complète ne pourra jamais exister.

Quelques mots sur les techniques employées

Affiche d’une exposition centrée sur la vie et l’oeuvre de Ôten Shimokawa qui s’est tenue à Kawasaki en 2014.

Pour parvenir à produire ce film, Shimokawa dessine à la craie blanche sur un tableau noir, une technique similaire à celle de James Stuart Blackton pour le film Humorous Phases of Funny Faces. Le dessin terminé, il en prend une photo puis efface une partie ou l’ensemble pour dessiner le dessin suivant, prendre une nouvelle photo, et ainsi de suite. Selon Nobuyuki Tsuguta (un autre chercheur sur l’animation japonaise), Shimokawa aurait utilisé cette technique jusqu’à son troisième film : Chamebô shingachô Nomi fufû shikaeshi no maki (à moins que cela ne soit le quatrième film, mais on ne sait pas vraiment).

Pour ses films suivants, Shimokawa fait imprimer une certaine quantité de décors qu’il repeint en blanc. Puis il dessine les personnages par dessus et prend chaque image en photo. La technique est assez similaire à celle qu’on utilisera plus tard, mais avec des celluloïds afin d’éviter de repeindre par dessus, et surtout, afin d’éviter d’utiliser autant de papiers. Malheureusement, l’usage fréquent de l’appareil et de son ampoule a fini par abimer ses yeux au point de le pousser à quitter le studio et le métier d’animateur seulement un an et demi après son arrivée à Tenkatsu. Ce problème est aussi le premier d’une longue liste de soucis liés à la production de l’animation japonaise.

Retour dans le milieu du manga

Cette partie est étonnamment plus complexe à écrire que je ne le pensais. Et pour cause, les informations sur sa carrière de mangaka sont encore moins connues et sont donc éparpillées n’importe comment dans les bouquins. Je préfère résumer tout ça dans un article dédié à sa carrière de mangaka afin de ne pas tout mélanger et de préserver une cohérence avec le sommaire du blog. Je posterai le lien ici quand l’article sera prêt. 🙂

Filmographie (Celle-ci est la plus complète à ce jour, publié le 10 mars 2020 dans l’ouvrage Nippon Anime Sôseiki)

Dekobô Shingachô Imosuke Shishigari no Maki Janvier 1917 Tenkatsu
Dekobô Shingachô Meian no Shippai
(on pense que c’est l’autre nom du film cité au dessus, il a été diffusé en février 1917 à Asakusa)
Février 1917 Tenkatsu
Imokawa Mukuzô Genkanban no Maki Avril 1917 Tenkatsu
Chamebô Shingachô Nomi no Adauchi
(autre nom : Chamebô Shingachô Nomi Fûfu no Maki)
21 Avril 1917 Tenkatsu
Imokawa Mukuzô Chûgaeri no Maki Mai 1917 Tenkatsu
Imokawa Mukuzô Kûkikyû no Maki 21 mai 1917 Tenkatsu
Usagi to Kamé 14 juillet 1917 Tenkatsu
Imokawa Mukuzô Chaplin no Maki 14 juillet 1917 Tenkatsu
Chamebôzu Otsuri no Maki
(aussi appelé Imokawa Mukuzô Tsuri no Maki)
9 septembre 1917 Tenkatsu
Bunten no Maki   Tenkatsu
O nabé to Kuroneko no Maki   Tenkatsu

Ressources

  1. Animated Film in Japan until 1919. Western animation and the beginnings of anime, Frederick S. Litten, 172p, Norderstedt: Books on Demand, 2017.
  2. Nippon Anime Sôseiki (にっぽんアニメ創生記, Chroniques de la naissance de l’animation japonaise), Yasushi Watanabé, Natsuki Matsumoto, Frederick S. Litten, 320p, Shûeisha, 2020.

Ressources en ligne

  1. Some remarks on the first Japanese animation films in 1917, Frederick S. Litten, Document PDF, 13p.

Nausicaä de la vallée du vent sort dans les salles obscures japonaises le 11 mars 1984. A la grande surprise de son réalisateur, Hayao Miyazaki, le film est un succès, tant et si bien qu’il permet d’aboutir à la fondation d’une structure qui deviendra peu à peu gigantesque : le studio Ghibli. Pour autant, Nausicaä n’est pas une production Ghibli, mais de Topcraft, un autre studio qui avait tout pour conquérir le monde.

© Hayao Miyazaki, Nausicaä de la vallée du vent, Tokuma Shoten Toshio Suzuki et le magazine Animage.

Pour bien comprendre la création de Nausicäa, il est d’abord nécessaire de connaître deux-trois petites choses qui vont permettre à Miyazaki d’arriver à songer à Nausicaä. Rien n’arrive vraiment au hasard dans ce milieu, et c’est en emboîtant ces petits éléments qu’un film d’envergure comme celui-ci voit le jour. De là, je dois donc présenter en premier Toshio Suzuki et son rôle dans le magazine Animage.

Magazine Animage de Janvier 1981, © Tokuma Shoten

Animage est un magazine spécialisé en animation édité par la maison d’édition Tokuma Shoten où on peut y lire l’actualité des dernières séries et des films, des dossiers et des interviews (n’hésite pas à cliquer ici pour voir le contenu d’un numéro !). En France, je pense qu’on peut le comparer à Animeland ou bien à Coyote Mag. Mais il a deux particularités majeures. La première, le magazine propose aussi du manga. Et la deuxième, la présence de Toshio Suzuki.

Si son nom vous dit quelque chose, c’est sans doute parce qu’il est l’actuel grand producteur du studio Ghibli. Mais avant cela, il est principalement rédacteur pour Tokuma Shoten. Mais alors, quel est le rapport entre Suzuki et Nausicaä ? Miyazaki aurait dit un jour que Ghibli n’aurait jamais pu venir au monde sans Toshio Suzuki (j’aime beaucoup, mais je ne trouve pas la source de cette phrase soi-disant célèbre). En somme, cette personne est très très importante en devenant un maillon entre Animage, Nausicaä et le studio Ghibli, et je vais donc vous raconter un peu son parcours chez Tokuma Shoten dans un premier temps, et son rôle aux premières heures d’Animage dans un second.

Toshio Suzuki est né en 1948 à Nagoya. Et, c’est tout… Soit je ne suis pas encore tombé sur un livre qui parle de sa jeunesse (il me semble que si, mais dans ce cas j’y reviendrai), soit il n’en a rien écrit nulle part, mais je ne peux que commencer à parler de lui qu’à partir de 1972, l’année où il sort de l’Université Keiô avec un diplôme de littérature en poche.

Magazine Comic&Comic N°7 (1973) © Tokuma Shoten

Donc, à partir de 1972, il commence à travailler pour le magazine d’art et de divertissement Asahi Geinô où il couvre l’actualité du manga, et même la page astrologie. Peu de temps après, il devient rédacteur en chef d’un supplément du magazine, le Comic & Comic (illustration à droite). C’était un magazine de prépublication de manga érotique. Sa publication ne dure qu’un an, mais elle permet à Suzuki de rencontrer plusieurs grands noms du manga comme Osamu Tezuka, Shôtarô Ishinomori, ou encore Kazuo Kamimura. Finalement, après l’arrêt de sa publication, il retourne travailler pour Asahi Geinô, mais cette fois en touchant à des sujets de fond, comme les bôsôzoku et les kamikazé. Il parle de cette histoire dans le livre Dans le studio Ghibli, travailler en s’amusant, édité en France par Kana au début des années 2010. Je le recommande chaudement. Les sujets que Suzuki traite sont un peu tendus car lui et ses amis vont à la rencontre des personnalités et ont parfois eu affaire aux yakusas et aux policiers. Quelque part, on peut voir Suzuki comme un Hunter S. Thompson japonais. Dans le livre Ghibli no kyôkasho dédié à Nausicaä, il raconte même qu’un de ses collègues est revenu dans les bureaux avec le visage ensanglanté et à écrit son article ainsi… Donc, quand en 1975 on lui offre le poste de rédacteur pour le magazine Terebi Land, c’est pour lui comme un soulagement.

Terebi Land, c’est l’ancêtre d’Animage, en moins spécialisé et plus grand public (un peu comme Animage de nos jours, finalement). Le magazine a été créé en 1973 pour couvrir l’actualité de l’animation et du tokusatsu, mais sans aller au fond des choses. Cela suffit à l’époque. Du moins, tout le monde pense que cela suffit car il se vend bien. Mais en parallèle, une série d’animation est peu à peu en train de changer la donne dans le décors visuel japonais. Elle s’appelle Uchû Senkan Yamato (Yamato, le cuirassé de l’espace). Dans un premier temps, la série ne marche pas bien, le taux d’audience est bas, si bas que la série s’achève en 26 épisodes au lieu de 39. Bref, personne ne se doute de rien. Pourtant, les fans de la série se rassemblent. Ils se rassemblent dans les conventions de science-fiction, puis au Comiket dont le premier événement a lieu en 1975. Et finalement, le Japon assiste à la naissance d’un premier mouvement pour l’animation japonaise. En août 1977, le premier film de Yamato sort au cinéma et accueille des files de spectateurs comme jamais vu jusque là pour un film d’animation.

Un cinéma qui diffuse le film de Yamato à Ginza en 1977. Photo © Shizuka Inoué

A ce moment-là, l’équipe de Terebi Land et son rédacteur en chef Hideo Ogata crée un supplément centré sur Yamato. C’est le premier numéro de la collection Roman Album. Dedans on y trouve de nombreux détails sur la production de la série avec des centaines de croquis originaux et quelques commentaires de la part des créateurs. Grâce à l’engouement des fans, ce numéro s’écoule à 400 000 exemplaires. Le succès est retentissant. Ce succès, il donne des idées à Hideo Ogata qui propose à Tokuma Shoten de lancer un nouveau mensuel spécialisé en animation pour enfants intelligents : Animage. Là, il fait appel à Toshio Suzuki, mais il refuse aussitôt…
Dans le prochain épisode : Nausicaä : Toshio Suzuki et le magazine Animage (2)

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Bibliographie
ジブリの教科書1 風の谷のナウシカ (Ghibli no kyôkasho 1 Kaze no tani no Nausicaä), Bunshun Ghibli Bunko, 10 avril 2013, 319p.
Dans le Studio Ghibli – Travailler en s’amusant, Toshio SUZUKI, Kana, 20 octobre 2011, 226p.

Ressources en ligne
https://ruhiginoue.exblog.jp/28029648/ (どうもありがとうございます!)

Les couvertures d’Animage et de Comic & Comic sont © Tokuma Shoten.